Résumé
Cet article se propose de montrer en quoi la publication en 2024 du Cours sur l’imagination de Ricœur (Chicago, 1975) conduit à une réévaluation du positionnement de Ricœur à l’égard de Bachelard et permet une réinterprétation d’ensemble des relations profondes qui unissent leurs philosophies de l’imagination. Dans ce cours contemporain de la Métaphore vive, Ricœur continue d’un côté de reconnaître sa dette à l’égard de Bachelard comme il l’avait fait dans La Symbolique du mal : il voit dans les Poétiques bachelardiennes ce qui ouvre la voie à une pensée de l’imagination créatrice comme dimension du langage et non comme trace de la perception. Mais, d’un autre côté, il opère un passage d’une herméneutique des symboles à une herméneutique des textes qui l’amène à développer un positionnement critique à l’égard de l’approche bachelardienne de l’imagination. Parce qu’il conçoit désormais l’image poétique comme métaphore (c’est-à-dire comme fiction heuristique) et non plus comme symbole, Ricœur établit une analogie fondamentale entre imagination scientifique et imagination poétique qui s’oppose frontalement à la séparation de la poésie et de la science revendiquée par Bachelard. Au-delà de ce différend, l’article conclut toutefois en insistant sur la profonde convergence des deux penseurs dans leur analyse de la puissance ontologique de l’imagination poétique. Non seulement, Ricœur et Bachelard pensent l’imagination créatrice comme un accroissement d’être et une augmentation de la réalité, mais ils posent tous deux un primat de l’acte sur la représentation qui situe leurs philosophies de l’imagination dans l’horizon d’une ontologie de l’acte. Il ne suffit pas en ce sens de penser la créativité de l’imagination à partir du langage en récusant le primat ontologique de la perception, mais en tant qu’elle éclaire et nourrit notre agir, il faut en même temps placer cette créativité à la racine même de notre psychisme et de notre agir.
